GenAmi 

  Nous contacter
  English
L'association de la généalogie juive 
Facebook






LE DERNIER JUIF DE OUARZAZATE

Didier Marchand

 genami-généalogie juive -

         Murailles de Ouarzazate.

   De retour d’un voyage au Maroc en octobre 2025, je voudrais évoquer une visite à Ouarzazate : un musée établi dans l’ancienne synagogue de la ville. Il n’y a plus de communauté juive dans cette ville depuis les années 70, mais...

UN PEU D'HISTOIRE

   La présence juive au Maroc est attestée dès le IIe siècle av. J.-C. Pendant plus de deux millénaires, une communauté juive florissante a vécu au Sud-Est du Maroc, tissant des liens profonds avec les populations locales. Présents dans les oasis, les ksour et les médinas, ces hommes et femmes ont joué un rôle essentiel dans l’artisanat, le commerce et la vie culturelle de la région. Leur présence, longtemps perçue comme une évidence, s’est pourtant peu à peu effacée, laissant derrière elle des synagogues abandonnées, des mellahs désertés et des récits dispersés entre mémoire et oubli.

   A partir de 1492 (la "reconquista" par les catholiques d'Espagne), le Maroc devient terre d’exil pour les trois communautés berbère, arabe et juive, alors chassées d’Andalousie, ce qui forgera entre elles une certaine connivence autour du souvenir nostalgique de l’eldorado ibérique au bénéfice de l’enrichissement de leur culture commune.

   Les vallées de Todgha et de Dadès ont accueilli d’importantes communautés en provenance de l’Andalousie. Ainsi par exemple, le ksar d’Asfalou constituait un grand centre de résidence des juifs de Todgha. Leur importance est explicitement véhiculée dans une chanson populaire amazighe1 locale : "Ô Tinghir, Taourirt et Asfalou, ce sont les Juifs qui ont fait de vous des tribus".

 genami-généalogie juive -

         Les anciennes communautés juives dans la région de Ouarzazate (carte au musée de Tinejdad)

   Juifs et Musulmans partageaient donc une existence commune en regard d’un destin tout aussi commun. Cette fusion a donné naissance à une culture mixte, judéo-berbéro-arabe, où se partageaient maints éléments identitaires comme l’adoration des saints et les cérémonies rituelles autour de leurs tombeaux2.

   Les Juifs étaient très présents dans la région de Ouarzazate. Charles de Foucauld lors de sa "Reconnaissances au Maroc" en 1883-1884 avait noté la présence de nombreux mellahs3 inclus dans les ksour Musulmans des oueds Imini et Dadès. De Foucauld dénombrait des familles juives à peine moins nombreuses que les Berbères et les Arabes réunis. Il écrit :"Les Israélites du Maroc parlent l'arabe. Dans les contrées où le tamazirt est en usage, ils le savent aussi; en certains points le tamazirt leur est plus familier que l'arabe, mais nulle part ce dernier idiome ne leur est inconnu. Tous les Juifs lisent et écrivent les caractères hébreux; ils ne connaissent point la langue, épellent leurs prières sans les comprendre, et écrivent de l'arabe avec des lettres hébraïques. Les rabbins seuls ont appris la grammaire et le sens des mots et, en lisant, entendent plus ou moins. Les rabbins sont nombreux : il y en a un sur cinq ou six Juifs." On remarque également que nombreux Juifs portent des noms arabes / Musulmans tels que Mohamed.

   La communauté est forte de plusieurs centaines de milliers d’individus jusqu’au XXe siècle (en 1845, on a décompté quelque 200 000 Juifs). Elle est principalement regroupée dans les mellahs, mais depuis, elle s’est considérablement réduite pour en compter actuellement environ 20 000. Elle entretient de bonnes relations avec les autorités du royaume du Maroc. Ouarzazate est aujourd’hui une grande ville de près de 80 000 habitants, mais il n'y aurait plus un seul juif...

 genami-généalogie juive -

juifs de la region de Ouarzazate
(ouarzazate-1928-19586.com)

 genami-généalogie juive -

juifs du Maroc 1919
(carte postale)

 genami-généalogie juive -

juifs
(site : sudestmaroc.com)

LE GRAND DÉPART

   Dans les années 1950-1960, suite à la création de l'état d'Israël, sous l'action des mouvements sionistes, de la pression marocaine et de l'effet de la pauvreté, une très grande partie de la communauté juive quitte le Maroc pour l'Amérique latine, les États-Unis, le Canada et la France. La communauté passe en-dessous de 70 000 personnes après la guerre des Six Jours en 1967, "le plus grand nombre de Juifs dans un pays arabe" aimait-on alors se vanter. En 1989, la communauté ne dépasse pas les 10 000 personnes : entre 1961 et 1974, plus de 90 % de la population juive a émigré en Israël, avec une minorité installée au Canada et en France. Aujourd'hui les marocains juifs ne seraient plus que 2500 environ. Le 13 juillet 2022, le roi Mohammed VI a entériné une réorganisation de la communauté juive : le communiqué du palais royal annonce la création d'un Conseil national de la communauté juive marocaine, chargé de « la gestion des affaires de la communauté et la sauvegarde du patrimoine et du rayonnement culturel et cultuel du judaïsme et de ses valeurs marocaines authentiques ».

LA SYNAGOGUE DEVIENT UN MUSÉE

   Certaines synagogues dans les grandes villes sont toujours en activité et contribuent à perpétuer la religion et la vie juives au Maroc. Le roi Mohammed VI a d'ailleurs lancé un appel pour « la restauration de tous les temples Juifs des différentes villes du Royaume ».
Mais suite à cet exil / exode / alya massif, il n'y aurait aujourd'hui plus aucun Juif à Ouarzazate, et la synagogue s'est retrouvée à l'abandon, tombée dans l'oubli, convertie en commerce, ... jusqu'à ce que Mohamed et son père, puis son frère s'en soucient, et entreprennent de la restaurer, et la transformer en musée. Les deux frères maintiennent avec un dévouement sans limite le musée. C'est Mohamed qui nous guide dans la visite, avec moult explications et une culture très étendue. Près de l'entrée du mellah, au fond d'une toute petite place, l'entrée discrète d'un bâtiment, semblable à toutes les maisons du quartier, en adobe ou en pisé, sans particularité, c'est la synagogue.

 genami-généalogie juive -

La synagogue
au fond de la place

 genami-généalogie juive -

Mohamed et son frère
devant l'entrée de la synagoque-musée


   Bâtie il y a plus de 400 ans, la synagogue devenue musée, dévoile à l’intérieur un espace riche d'une immense collection d'artefacts, donnés ou abandonnés par les Juifs partis. Les visiteurs y découvrent la vie d’une famille juive amazighe à travers des objets authentiques. C'est un émouvant témoignage de la coexistence séculaire entre communautés juives et amazighes, offrant un voyage immersif dans l’histoire et la culture régionales.

   Construite sur quatre niveaux, on y trouve ce qui fut la salle de prière, le logement du rabbin, la yeshiva (école talmudique), et une terrasse sur le toit qui offre un panorama sur la ville.

   Les salles du bas et le logement du rabbin sont emplies de ces souvenirs d’un passé traditionnel récent mais révolu: De nombreux meubles et tapis, des objets du quotidien pour la cuisine, la chambre, les vêtements, les bijoux, la décoration des pièces, et les objets du culte bien sûr.

 genami-généalogie juive -

         

 genami-généalogie juive -

         

 genami-généalogie juive -

         

 genami-généalogie juive -

         

 genami-généalogie juive -

         

 genami-généalogie juive -

         

 genami-généalogie juive -

         

 genami-généalogie juive -

         

 genami-généalogie juive -

         

La yeshiva, au dernier étage, nous présente de nombreux livres d’enseignement et une galerie de photos illustrant des scènes de l’école talmudique.

 genami-généalogie juive -

         

   Sur le toit, la terrasse, outre le panorama sur cette partie du mellah, présente encore de nombreux objets.

 genami-généalogie juive -

         

    A signaler également : au nord-est de Ouarzazate, à Tinejdad, se trouve une petit musée qui expose quelques objets anciens de la communauté juive locale

 genami-généalogie juive -

         Perceuse artisanale (encore en usage)

 genami-généalogie juive -

         Tablette pour apprendre l’hébreu

   1 Les Amazighs (« hommes libres », terme sous lequel se désignent les Berbères) sont les plus anciens habitants de l'Afrique du Nord. Ils occupent depuis des millénaires un vaste territoire qui s'étend des côtes atlantiques du Maroc jusqu'à l'oasis de Siwa en Égypte. Leur langue est le "tamazirt" (que l'on voit écrit aujourd'hui sur les panneaux de signalisation au Maroc)

   2 C’est le Moussem du côté musulman ou la Hiloula du côté juif. Les deux communautés vénéraient souvent les mêmes saints, sous des appellations différentes. C’est ainsi que dans la région du Drâa, Juifs et Musulmans célébraient le pèlerinage sur la tombe d’un même saint à Tidri dénommé Isaac Akkouim par les Juifs et Sidi Moussa par les Musulmans.

   3 mellah : quartier juif d'une ville ou d'un village.

    Sources:

- sur wikipedia : “histoire des juifs au Maroc”
- “Le destin perdu des Juifs au Sud Est du Maroc”, par Eric Anglade, article dans "sudestmaroc.com", juillet 2020
- site internet www.ouarzazate-1928-1956.com
- Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, sous la direction de Geoffrey Wigoder, les éditions du Cerf, 1993.
- “Tinejdad-Jérusalem, échos du mellah” : Film réalisé par Kamal Hachkar, originaire de Tinejdad, en 2013, récit d’un exil, de Tinejdad à Jérusalem