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L'association de la généalogie juive 
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La Communauté israélite de la Ferté-sous-Jouarre

par Paul COHEN

Entre 1800 et 1820, quelques familles de confession israélite, de culture ashkénaze et d'autres originaires de l'est de la France, s'établissent à La Ferté-sous-Jouarre (Seine et Marne) ou dans les environs immédiats dans le but d'améliorer leurs conditions de vie et de se rapprocher de Paris. Ce sont, pour l’essentiel, des colporteurs qui parcourent la campagne briarde pour vendre aux paysans des petits articles de mercerie et des produits dont ils ont reçu commande. Avec les économies réalisées, ils ouvrent, dans la ville, des boutiques tenues par leur épouse. Peu à peu, ils se sédentarisent. Daniel Brisac, venu de Metz (via Paris) est représentatif des Israélites de cette époque.

Au fil des années et des évènements (pogroms en Alsace, annexion par l'Allemagne, après 1870, de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine), la population juive de La Ferté-sous-Jouarre s'accroît pour atteindre, vers 1900, quelque 150 à 180 personnes vivant dans une ville qui compte environ 4500 habitants. Les nouveaux venus sont marchands de bestiaux, commerçants, artisans, ouvriers meuliers dans une ville où l’extraction des pierres meulières et leur transformation en meules pour broyer les céréales occupent près de 20% de la population. Certaines familles comme les Francfort, les Isaac, les Worms, les Lévy…, restent à La Ferté durant plusieurs générations, d’autres ne font que passer. Toutes ont la volonté de faire oublier leur accent rugueux et de s’intégrer au milieu social. Après 1870, les derniers venus, les Benedic, les Bloch, sont motivés par un patriotisme exacerbé par l’occupation allemande de leur terroir d’origine, tout en préservant leur identité religieuse.

La communauté israélite qui, depuis 1856, a l’autorisation d’inhumer ses défunts dans un cimetière privé, fait l'objet, en 1868, d'une reconnaissance officielle : un décret impérial, signé par Napoléon III, l'autorise à acquérir, 10, rue Saint Nicolas, c’est à dire non loin de l’hôtel de ville et de l’église, une maison et ses dépendances destinées à l'usage de "Temple de prières".

Vers le milieu des années 1880, la cité briarde est assez aisée pour se construire un bel hôtel de ville. Les membres de la communauté israélite, qui ont participé à la prospérité générale, décident alors de bâtir, aux lieu et place du temple, une synagogue mieux adaptée aux usages de la religion juive. Les ressources de la communauté sont insuffisantes pour financer le projet. Un emprunt de 16 000 F, souscrit par quelques familles israélites de La Ferté-sous-Jouarre et complété par des subventions de l 000 F de la municipalité et de 2 000 F du Ministère de la Justice et des Cultes, permet de faire face aux dépenses liées à la construction de l'édifice religieux ; celles-ci s'élèveront finalement à 53 000 F de l'époque, soit environ 1 million de francs ou 153 000 € d'aujourd'hui.

Sous la conduite d'Edmond Fauvet, architecte de la Ville, l'entreprise Picard, domiciliée à Rebais, mène, en quelques mois, les travaux qui seront achevés au cours de l'année 1891. La construction de l'édifice dans un style "hispano-mauresque" rappelle les origines méditerranéennes et moyen-orientales du judaïsme. Les quelques mots inscrits en hébreu au fronton de la synagogue ont été traduits par le rabbin Gour Arié, demeurant à la Trétoire, commune de Rebais, Seine et Marne, de la façon suivante "Ceci est la porte de l’Eternel par laquelle entreront les Justes".

La nouvelle synagogue est inaugurée le lundi 21 septembre 1891, en présence du Grand rabbin de France, Zadock Kahn, du maire de La Ferté-sous-Jouarre, Paul Lallier, entouré de M. Benoît, sénateur, et de plusieurs membres du Conseil municipal, de Ferdinand Bénédic, président de la communauté israélite de la Ferté-sous-Jouarre, et de nombreuses personnalités religieuses et laïques.

La cérémonie religieuse, conduite par Nathan Lévy, rabbin à La Ferté-sous-Jouarre depuis 1871, est suivie d'un banquet, offert par la communauté, tenu à l'hôtel de l'Epée. Un bal populaire clôt les festivités. La synagogue remplit son office religieux durant un demi-siècle, jusqu'à l'évacuation des Fertois en juin 1940, provoquée par l'avance des troupes allemandes. L'édifice restera fermé pendant toute la durée de l'occupation sans subir d'actes majeurs de vandalisme.

Les arrestations individuelles ou collectives des Juifs – en dernier lieu, la rafle le 22 octobre 1943 de tous les Israélites demeurés à La Ferté-sous-Jouarre - suivies de leur déportation dans les camps d'extermination et notamment à Auschwitz, déciment les membres de la communauté historique dont les descendants se dispersent après la guerre 1939/45.

Ils sont remplacés, à La Ferté-sous-Jouarre, par des Juifs de culture séfarade venus d’Afrique du Nord et, dans les environs de la cité briarde, par des communautés orthodoxes qui préservent leur identité religieuse en demeurant à l’écart de la population locale. La synagogue n'est réouverte, après la guerre, qu'à de très rares occasions et, faute d'entretien, l'édifice se dégrade gravement. Henri Meillet (1898/1978), membre et héritier spirituel de la communauté historique, consulte et sollicite vainement le Consistoire israélite de Paris…Personne ne paraît pouvoir s'engager sur une participation financière significative au coût des travaux à réaliser, notamment la réfection de la toiture.

A l'instigation de son ami d'enfance, le peintre fertois André Planson (1898-1981), membre de l'Institut, section Beaux-Arts, Henri Meillet accepte d'envisager la cession de la synagogue à la ville de la Ferté-sous-Jouarre, la municipalité projetant d'y ouvrir, dans un premier temps, une bibliothèque, puis, à plus long terme, de créer un musée dédié à André Planson et à son œuvre.

Projets aujourd'hui réalisés, grâce aux efforts conjugués des maires et conseils municipaux successifs, après que l'Association cultuelle israélite de La Ferté-sous-Jouarre ait vendu la synagogue à la Ville, fin 1973. L'édifice, voué contractuellement aux activités culturelles, un temps bibliothèque municipale, est devenu le musée André Planson depuis 2001.

Désormais, l’ancienne synagogue accueille, au rez-de-chaussée, des expositions temporaires et héberge, au premier étage, des œuvres et des souvenirs de l'artiste de renommée internationale, veillés et entretenus avec beaucoup d'attention par sa fille, Marie-Dominique Sabouraud-Planson.

Aujourd’hui, l’origine de la communauté israélite est ignorée par la population locale et la rafle du 22 octobre 1943 oubliée de tous. Il nous a paru utile de rappeler leur histoire sous la forme d’une monographie sur la communauté israélite de La Ferté-sous-Jouarre qui sera publiée en octobre prochain. Ce projet, qui intègre la Communauté israélite au patrimoine historique de la Ville, a intéressé la Municipalité qui a accepté de prendre en charge l’entretien régulier du vieux cimetière israélite, désaffecté depuis 1896, et vient de nous autoriser à poser, dans l’ancienne synagogue, une stèle à la mémoire des vingt israélites fertois morts en déportation.

Le dévoilement de la stèle a eu lieu le dimanche 26 octobre 2003.